dimanche 14 juin 2026

Classe ouvrière

 Omniprésente au xixe et xxe siècles dans le discours politique de gauche, aujourd’hui pratiquement disparue, l’expression « classe ouvrière » est née au xviiie, porteuse dès l’origine de connotations très divergentes.

Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, père du tribun Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, rédige en 1775 des Lettres sur la législation […]. Le marquis, qui signait parfois ses écrits du pseudonyme « L. D. H. » (l’ami des hommes), est alors un des premiers, sinon le premier, à parler de « classe ouvrière », mais pour dévaloriser celle-ci. Il distingue en effet trois groupes : « Classe propriétaire, classe cultivatrice ou productive, classe ouvrière ou stérile parce qu’elle façonne et ne produit pas ». Contrairement au cultivateur, l’ouvrier est un simple transformateur, sans capacité de création réelle de richesse.

Vingt ans plus tard l’expression est au cœur des débats politiques de la Révolution. L’image de la classe ouvrière oscille entre une reconnaissance idéalisée de son rôle et une volonté manifeste de contenir son influence sociale et économique. Le Journal des débats et des décrets relate la séance de la Convention du 24 août 1794, où le député montagnard Pierre-Jacques-Michel Chasles voit dans cette classe une force sociale garantissant la rupture avec l’ancien ordre des choses :

Qu’est-ce en effet que le gouvernement révolutionnaire ! La garantie accordée aux amis de la révolution, à cette classe ouvrière et vertueuse, à cette classe enfin qui a supporté presque tout le poids de la révolution contre l’aristocratie artificieuse qui, toujours aux aguets, pourrait tenter encore de s’emparer de la force du gouvernement même pour opprimer les patriotes.

Quel qu’ait été son rôle dans la marche de la Révolution, si admirables sa vertu et son patriotisme soient-ils, la classe ouvrière, ou « classe des ouvriers et des artisans », ou encore « classe la moins aisée », se définit d’abord par ses difficultés matérielles, à Paris comme ailleurs. Le Courrier de l’égalité reçoit de Lille, une lettre datée du 9 septembre 1795, qui met en lumière cette souffrance : « La journée du 20 fructidor arrivée, la distribution de pain n’eut effectivement point lieu pour la classe ouvrière et autres artisans peu aisés ».

Charles Cochon de Lapparent, un ancien jacobin converti à la réaction thermidorienne, n’est quant à lui pas convaincu par le portait idéalisé de l’ouvrier, ni particulièrement sensible au problème de sa subsistance. Car le problème, c’est la classe ouvrière elle-même. De retour d’une mission dans le département des Deux-Sèvres pour y combattre les « déclamations démagogiques qui effrayaient les industriels et les capitalistes », celui qui sera bientôt ministre de la police générale présente devant la Convention un rapport que l’on qualifierait aujourd’hui de « néolibéral ». Il faut

rappeler au travail la classe ouvrière qui, dans ce moment, remplit les cabarets et les spectacles. Ne permettons plus de réclamations contre les riches ; car c’est dire à ceux qui ont de l’industrie, ne le faites pas valoir, ne travaillez point pour acquérir de l’aisance, car ce sera une raison pour vous proscrire.

 

Sources : Lettres sur la législation ou l’Ordre légal dépravé, rétabli et perpétué, par L. D. H., tome premier, Berne, 1775, Avertissement, p. xlvi. – Journal des débats et des décrets, août 1794, n° 703, p. 100 ; et décembre 1795, n° 40, p. 229. – Courrier de l’égalité, n° 1126, 19 septembre 1795. – Adolphe Robert et Gaston Cougny (dir.) Dictionnaire des parlementaires français... depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, Bourloton, 1890, p. 145.


  Révolte ouvrière de 1831 à Lyon



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.