lundi 15 juin 2026

Table

Abus

Affameur

Agressif

Alarmiste

Anarchiste

Apitoyer 

Aristocrate

Arrestation

Brissotin, brissotiste, brisotteur 

Bureaucratique

Cannibalisme

Capitaliste

Caste

Centraliser

Citoyenne 

Classe ouvrière

Commotion

Communisme

Contre-révolution

Débaptiser

Désinvolture

Écrivassier 

Épuration

Évasif

Exaspéré

Fanatisé 

Fervidor

Franciades

Guillotine, guillotiner

Humoriste

Insurgé, insurrection

Journalisme 

Lanterner

Liberticide 

Ludique

Meneur

Muscadin

Ramification

Révolutionnaire

Septembriseur

Télégraphe 

Terrifier 

Terroriste 

Vandalisme

Vulgarité 

 

Bientôt :

  • Fonctionnaire
  • Réactionnaire
  • Gauche/droite 


Liberticide

Sans grande surprise, liberticide est admis dans la 5e édition du Dictionnaire de l’Académie, en 1798 (en même temps que tyrannicide) : « Destructif de la liberté. Opinion, complot liberticide ». Il rejoint parricide et homicide (1re édition), fratricide et déicide (2e), régicide et suicide (4e) ; et précède tyrannicide (5e), insecticide (7e), infanticide (8e), matricide (9e), et le petit dernier : féminicide (10e édition en cours).

À propos de suicide, notons au passage que c’est un anglicisme acclimaté en 1734 dans le Pour et Contre de l’abbé Prévost ; et que suicide est le seul de mots suffixés en -cide à avoir donné un verbe : se suicider, accepté par l’Académie tardivement et du bout des lèvres, en 1935 : « Se tuer. Ce verbe est incorrectement formé, mais il est d’un usage courant » ; on le rencontrait déjà en avril 1793 dans le Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire : mis en accusation, Marat est « interpellé de déclarer le nom du jeune Anglais qui a voulu se suicider ».

Notons également que, à la différence des autres mots la série, liberticide est uniquement adjectif. Remontons jusqu’à sa naissance le cours de l’histoire de cet enfant de la Révolution.

Sous la Convention, il appartient exclusivement à la phraséologie montagnarde : on parle alors de « système liberticide du fédéralisme », de « faction liberticide du fédéralisme » (Bulletin du tribunal, octobre 1794). En décembre de l’année précédente, une pétition du club des Cordeliers, rapportée par le Courier de l’égalité, avait exigé que les Girondins fussent prestement jugés et condamnés : « En vain les émissaires de Pitt, en vain leurs complices s’agitent en tous sens ; il faut que ce parti liberticide soit écrasé ». En juin 1793, le conventionnel Jean-François Lacroix, s’alarme : « Nous sommes menacés d’une coalition liberticide des départements ». Son collègue Claude-Lazare Petitjean s’oppose à un décret « impolitique et liberticide ; il est liberticide en ce qu’il ôte au peuple souverain le droit d’élire et de faire exercer des fonctions publiques par des hommes qu’il en croirait capables et dignes. » Dans un discours du 5 juillet 1792, Pierre Anastase Torné, évêque constitutionnel de Bourges, s’inquiétait déjà : « La voilà donc cette lutte liberticide du pouvoir exécutif contre le pouvoir législatif dont les commencements font frémir, et qui présage un combat à mort ».

Mais l’humour et l’invention verbale sont souvent le fait du parti royaliste et il n’est pas rare qu’une plume contre-révolutionnaire produise les mots de la Révolution ou guette leur apparition pour s’en moquer. C’est le cas de liberticide, que Peltier (ou l’un de ses collaborateurs) emploie avant tout le monde, au printemps de « l’an I de l’anarchie » :

J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint une gravure qui m’a été apportée de Londres par un bon patriote, ami de la liberté. Elle a été saisie dans le cabinet d’un Français liberticide qui a fui sa patrie pour conspirer contre elle.

 

Sources : Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire, n° 16, avril 1793 ; n° 50, 10 octobre 1794. – Prévost, Le Pour et contre, n° 48, octobre 1734, p. 61-64. – Courier de l’égalité, n° 491, 22 décembre 1793. – Gazette de France nationale, 12 juin 1793. – Jean-Charles Poncelin de La Roche-Tilhac, Le Procès de Louis XVI, 1795, tome II, p. 422. – Journal de la cour et de la ville, n° 19, 19 juillet 1792. – Jean-Gabriel Peltier, Les Actes des apôtres, 3e version, avril 1790.

 

Jean-Gabriel Peltier

dimanche 14 juin 2026

Classe ouvrière

 Omniprésente au xixe et xxe siècles dans le discours politique de gauche, aujourd’hui pratiquement disparue, l’expression « classe ouvrière » est née au xviiie, porteuse dès l’origine de connotations très divergentes.

Victor Riquetti, marquis de Mirabeau, père du tribun Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, rédige en 1775 des Lettres sur la législation […]. Le marquis, qui signait parfois ses écrits du pseudonyme « L. D. H. » (l’ami des hommes), est alors un des premiers, sinon le premier, à parler de « classe ouvrière », mais pour dévaloriser celle-ci. Il distingue en effet trois groupes : « Classe propriétaire, classe cultivatrice ou productive, classe ouvrière ou stérile parce qu’elle façonne et ne produit pas ». Contrairement au cultivateur, l’ouvrier est un simple transformateur, sans capacité de création réelle de richesse.

Vingt ans plus tard l’expression est au cœur des débats politiques de la Révolution. L’image de la classe ouvrière oscille entre une reconnaissance idéalisée de son rôle et une volonté manifeste de contenir son influence sociale et économique. Le Journal des débats et des décrets relate la séance de la Convention du 24 août 1794, où le député montagnard Pierre-Jacques-Michel Chasles voit dans cette classe une force sociale garantissant la rupture avec l’ancien ordre des choses :

Qu’est-ce en effet que le gouvernement révolutionnaire ! La garantie accordée aux amis de la révolution, à cette classe ouvrière et vertueuse, à cette classe enfin qui a supporté presque tout le poids de la révolution contre l’aristocratie artificieuse qui, toujours aux aguets, pourrait tenter encore de s’emparer de la force du gouvernement même pour opprimer les patriotes.

Quel qu’ait été son rôle dans la marche de la Révolution, si admirables sa vertu et son patriotisme soient-ils, la classe ouvrière, ou « classe des ouvriers et des artisans », ou encore « classe la moins aisée », se définit d’abord par ses difficultés matérielles, à Paris comme ailleurs. Le Courrier de l’égalité reçoit de Lille, une lettre datée du 9 septembre 1795, qui met en lumière cette souffrance : « La journée du 20 fructidor arrivée, la distribution de pain n’eut effectivement point lieu pour la classe ouvrière et autres artisans peu aisés ».

Charles Cochon de Lapparent, un ancien jacobin converti à la réaction thermidorienne, n’est quant à lui pas convaincu par le portait idéalisé de l’ouvrier, ni particulièrement sensible au problème de sa subsistance. Car le problème, c’est la classe ouvrière elle-même. De retour d’une mission dans le département des Deux-Sèvres pour y combattre les « déclamations démagogiques qui effrayaient les industriels et les capitalistes », celui qui sera bientôt ministre de la police générale présente devant la Convention un rapport que l’on qualifierait aujourd’hui de « néolibéral ». Il faut

rappeler au travail la classe ouvrière qui, dans ce moment, remplit les cabarets et les spectacles. Ne permettons plus de réclamations contre les riches ; car c’est dire à ceux qui ont de l’industrie, ne le faites pas valoir, ne travaillez point pour acquérir de l’aisance, car ce sera une raison pour vous proscrire.

 

Sources : Lettres sur la législation ou l’Ordre légal dépravé, rétabli et perpétué, par L. D. H., tome premier, Berne, 1775, Avertissement, p. xlvi. – Journal des débats et des décrets, août 1794, n° 703, p. 100 ; et décembre 1795, n° 40, p. 229. – Courrier de l’égalité, n° 1126, 19 septembre 1795. – Adolphe Robert et Gaston Cougny (dir.) Dictionnaire des parlementaires français... depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, Bourloton, 1890, p. 145.


  Révolte ouvrière de 1831 à Lyon



lundi 1 juin 2026

Brissotin, brissotiste, brissotteur

Quand Camille Desmoulins publie en mai 1793 son Histoire des Brissotins, le mot était déjà entré dans le vocabulaire courant depuis plusieurs mois.  Dans les dernières semaines de 1792, l’Observateur du midi, la Gazette générale de l’Europe, le Journal universel de Pierre Jean Audouin, le Journal des débats des Jacobins l’emploient à qui mieux mieux, comme synonyme de rolandiste et de girondiste (alors en concurrence avec girondin). Les brissotins s’opposent aux « vrais jacobins ». Or, six mois avant d’être adopté par la presse montagnarde,  le substantif était apparu sous une plume royaliste, celle de Richer de Sérizy dans une lettre publiée par le Journal de la Cour et de la Ville du 30 mai 1792.  Le futur rédacteur de l’Accusateur public qualifie de « Brissotins » les factieux qui ont contesté l’autorité des monarques et livré la nation au désordre, tels les Frondeurs pendant la minorité de Louis XIV.

En novembre 1792, J.C. de La Métherie glisse dans ses Observations sur la physique, après un mémoire sur la décomposition de l’air fixe ou acide carbonique, des réflexions sur la marche de la Révolution et prévoit le moment où  « les Brissotistes (pour me servir du terme adopté) » seront renversés par des Jacobins plus radicaux qu’eux.

Brissotin et brissotiste avaient été précédés par brissotteur, lequel ne désigne pas une faction politique, mais une activité répréhensible. Il est dérivé d’un verbe que le Journal de la Cour et de la Ville du 6 septembre 1791 s’amuse à conjuguer en feignant d’en ignorer le sens :

Je me suis promené hier au jardin des Tuileries, la foule était immense : je vis arrêter plusieurs personnes, j’en demandai le motif ; un bon citoyen me répondit : oh ! ce n’est rien ; tout bonnement un patriote qui a brissotté une montre ; voilà un autre brissotteur de porte-feuille qu’on emmène au corps-de-garde ; si vous n’y prenez garde on vous brissottera votre mouchoir, etc. Je me suis bien aperçu que depuis la révolution on a changé beaucoup de mots de notre idiome, j’en ai compris un grand nombre, mais pour celui-ci dont je vous parle, je vous avoue que je n’y entends rien. Permettez-moi, en qualité de votre ancien abonné, de vous en demander l’explication.

              Réponse des rédacteurs

Nous insérons cette lettre, en invitant nos lecteurs de vouloir bien nous mettre à même d’instruire notre abonné de la signification du mot brissotter, dont nous entendons parler pour la première fois.

 

dimanche 7 décembre 2025

Terrifier

Paris, 1795

Nous avons vu que terroriste, terrorisme et terroriser sont des mots de la Révolution, apparus dans cet ordre. Quid de terrifier ?

La 7e édition du Dictionnaire de l’Académie ne permet guère de distinguer les deux verbes :

Terroriser : Frapper de terreur, d’effroi ; inspirer une crainte très vive. L’orage terrorise les chiens. Ces menaces l’ont terrorisé. Des bandes armées terrorisaient la campagne.

Terrifier : Frapper de terreur, épouvanter. Ces cruelles exécutions terrifièrent le pays. Il fut terrifié par cette nouvelle.

Aujourd’hui terroriser exprime un degré supérieur d’intensité et de durée : c’est non seulement frapper de terreur, mais faire vivre dans la terreur. Cependant les exemples cités ci-dessus semblent montrer qu’ils furent d’abord parfaitement interchangeables.

Terrifiant, sous forme d’adjectif ou de participe présent, est plus ancien ; il qualifie l’effet produit par la majesté divine ou royale (« un terrifiant éclat »), et l’on s’étonne qu’il soit longtemps passé entre les mailles des filets des lexicographes. Mais terrifier ne se rencontre pas avant 1795 : chez Snetlage (« Les exemples terrifient les coupables et les traîtres à la Patrie ») et chez d’Ivernois :

Ce même Ministre [Dubois-Crancé], qui avait commis l’épouvantable crime de déciviliser et de terrifier toute une nation, mais qui venait de se faire pardonner en lui jurant qu’il avait mis fin pour jamais au règne de la terreur, et en ouvrant les prisons d’État, le voilà qui l’encombre de quatre cents victimes d’un nouveau genre.

1795 : c’est précisément l’année où le Journal des lois la république dénonce les agissements d’un commissaire jacobin qui osait, « au nom d’une loi qui n’existait pas, violer les lois les plus sacrées de l’union et de la fraternité », arrêter une députation à la porte de la Convention « en la morcelant pour la terroriser plus facilement et peut-être pour l’égorger avec plus de facilité »

« Nous allons terroriser les terroristes », promettait en mars 1986 le ministre Charles Pasqua, s’appuyant quant à lui sur des lois qui allaient bientôt exister, les « lois Pasqua » de 1986 et 1993, qui n'eurent guère l'efficacité escomptée.

 

Sources : Dictionnaire de l’Académie, 7e édition, 1878 ; Léonhard Snetlage, Nouveau dictionnaire français contenant les expressions de nouvelle création du peuple français, Göttingen 1795 ; Francis d’Ivernois, Coup d’œil sur les assignats […], 6 septembre 1795, p. 70 ; Guglielmo Francesco Galletti, Journal des lois la république une et indivisible, 22 mars 1795.

 

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Goya, 1799


samedi 6 décembre 2025

Écrivassier, écrivailleur, écrivaillon

Écrivassier n’est admis par l’Académie qu’en 1835 : « Écrivassier. Terme de mépris pour désigner, Un auteur qui écrit beaucoup et très-mal. On dit plus ordinairement, Écrivailleur. »

Quelques années plus tard, Benjamin Lafaye tente de distinguer les deux termes que l’Académie donnaient comme synonymes. Selon lui, l’écrivassier, qui traite des sujets vulgaires et bas, est en outre affligé de la démangeaison d’écrire ; du reste « écrivassier est d’un usage très rare. Il ne se rencontre point dans nos auteurs antérieurement au xixe siècle ».

Ce qui est manifestement faux puisque dès 1762 François Antoine Chevrier avait successivement qualifié Élie Fréron d’« effronté écrivassier » et Louis Antoine Caraccioli d’« écrivassier italien ». L'insulte est reprise par Jean-Baptiste Dubois en 1778 et par François-Xavier Feller en 1784. En 1785 Pierre Jean-Baptiste Nougaret se lamente : « Le moindre écrivassier a la modestie de s'imaginer qu'il est philosophe » ; et en 1789 Antoine de Rivarol apostrophe Beaumarchais : « Ah ! misérable barbier, vous osez vous attaquer à un homme tel que moi ! Je prépare une réponse à cet obscur écrivassier ».

Le mot connaît un pic de popularité dans la presse révolutionnaire. D’abord sous la plume d’Élisée Loustalot en 1790 : « Un écornifleur, un pédagogue, un robin, un écrivassier, pourvu qu’il débitât bien une motion dans son district, vous parut digne de votre confiance dès le commencement de la révolution ». Seront tour à tour ainsi qualifiés : en 1791, Fabre d’Églantine (« Le d’Églantine, en son humeur sauvage,/ Dénigre, tant qu’il peut l’ancien gouvernement/ L’écrivassier s’emporte à tout moment,/ Il se démène, il tempête, il fait rage ») ; en 1792, Dominique-Joseph Garat (« C’est un moule à phrases que ce ridicule écrivassier ; il aura bientôt le sort de Condorcet ») et Jean-Louis Carra (« Moi, M. Carra, je me fais un titre de ce mépris onctueux et senti que j’ai pour tout griffonneur incendiaire comme vous M. Carra, pour tout écrivassier famélique et calomnieux, comme vous, M. Carra) ; et en 1793, Jean-Lambert Tallien, « ce fougueux écrivassier qui excite, dans ses abominables placards, tous ses frères les sans-culottes ».

La fréquence est telle qu’en 1793 le Dictionnaire de Schwan considère les deux substantifs *écrivailleur et *écrivassier (der Actenschreiber) comme des néologismes révolutionnaires ; le premier étant plutôt le graphomane, le pisse-copie (der Vielschreiber) ; le second, le gratte-papier (der Aktenschreiber, der Aktendrescher).

À propos de la bohème littéraire, son sujet de prédilection, Robert Darnton emploie les expressions « Grub Street and hack writers » ou « garret scribblers ». Ce dernier mot – scribbler – fut le titre de divers de rubriques dans divers magazines de langue anglaise dans la seconde moitié du xviiie siècle.

Il revenait à Maupassant de trouver un autre synonyme : dans Bel-Ami, Victor Duroy traite un journaliste rival « d’écrivaillon », ce qui ne tarde pas à conduire à un duel. Lors d’un récent entretien en français, cette variante est réapparue dans la bouche de R. Darnton pour qualifier Brissot : « Le futur chef de file des Girondins avait donc d’abord été un écrivaillon. »

 

Sources : Pierre Benjamin de Lafaye, Dictionnaire des synonymes de la langue française, 1858 ; François Antoine Chevrier,  Le Colporteur, 1762 ; Jean-Baptiste Dubois, Essai sur l’histoire littéraire de Pologne, 1778 ; François-Xavier Feller, Journal historique et littéraire, 15 octobre 1784 ; Pierre Jean-Baptiste Nougaret, La Chatomanie, Londres, 1785 ; Antoine de Rivarol, Les Bagnolaises, Londres, 1789 ; Élisée Loustalot, Révolutions de Paris, février 1790 ; Guillaume Brune, Journal de la cour et de la ville, 28 novembre 1791 ;  Victor Auguste de Bouyon,  À deux liards, le journal, novembre 1791 ; François Marchand, La Jacobinéïde, Paris, 1792 ; Appel à la nation pour Louis XVI, 1793 ; Christian Friedrich Schwan Dictionnaire de la langue françoise et allemande, 1793 ; Robert Darnton, The Literary Underground of the Old Regime, 1985 ; « Qu’est-ce qu’être écrivain ? Une conversation avec Robert Darnton », Baptiste Roger-Lacan, legrandcontinent.eu/fr/, 12 octobre 2025.  « The Scribbler n° 1 by Jonathan Eyebright », Oxford Magazine, Nov. 1768 ; « The Scribbler n° 1 (To be continued regularly every month) », The Gentleman’s Magazine, feb. 1781 ; « The Scribbler n° IV » the New-York Magazine, Jan. 1791.

 

 

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Jan Josef Horemans II. L’Abbé Caraccioli, 1770,

Musée national du château de Versailles


 

 


mercredi 8 octobre 2025

Vulgarité

Coppet, 1799 

Il fallut attendre 1878 pour que le mot « vulgarité » entre dans le Dictionnaire de l’Académie française :

Grossièreté, manque de distinction et de raffinement. Il est d’une grande vulgarité. La vulgarité de son comportement, de ses sentiments. La décoration de cette salle frappe par sa vulgarité.

La reconnaissance tardive d’une notion à la frontière de la morale et de l’esthétique doit beaucoup à une écrivaine au-dessus de tout soupçon de vulgarité : Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, laquelle en revendique même la maternité :

Je sais bien que ce mot la vulgarité n’avait pas encore été employé ; mais je le crois bon et nécessaire. Je développerai dans une note de la seconde partie de cet ouvrage quelles règles il me semble raisonnable d’adopter relativement aux mots nouveaux.

Ce néologisme est employé sept fois dans De la littérature […] (1799), où la vulgarité est considérée comme la conséquence inévitable de l’accès au pouvoir d’une nouvelle classe. Certes la Révolution a voulu éclairer une plus grande masse d’hommes mais « la vulgarité du langage, des manières, des opinions, doit faire rétrograder, à beaucoup d’égards, le goût et la raison ». Plus il y a aura d’hommes éclairés, plus ils seront vulgaires (du moins dans un premier temps) ; et d’une certaine façon moins ils seront éclairés.  En effet la vulgarité n’est d’abord que celle du langage, mais tout part du langage : « Les paroles grossières ou cruelles que des hommes en pouvoir se sont permises dans la conversation, devaient à la longue dépraver leur âme. » Si la distinction n’est pas la garantie d’une âme droite, son absence conduit à tous les excès. 

Quoi que la baronne en dise, elle n’est pas la première à avoir parlé de vulgarité, ce mot si nécessaire dont on s’était passé jusque-là. Tout au plus en a-t-elle détourné le sens pour lui donner la valeur péjorative qu’il a gardé jusqu’à aujourd’hui, pour en faire l’expression d’un mépris de classe.

En effet, bien avant elle, la critique littéraire parlait de la vulgarité d’une métaphore, pour dire qu’elle était usée, banale (Bibliothèque française, 1746) ; c’est le sens latin de vulgaritas chez Horace, par exemple. Dans un sens différent, en 1780, Rétif de la Bretonne se défend contre ceux qui lui reprochent « la vulgarité des personnages » des Contemporaines. Mais cette vulgarité, il la revendique. Rien de ce qui est humain ne doit rester étranger à la littérature. « Dans notre siècle plus que jamais, toutes les classes sont à considérer. »

Enfin, à l’aube de la Révolution, un certain Butot le jeune publie un Cours de morale, où il affirme que « ce qui établit et soutient réellement des souverains et des empires, c’est le caractère national, la vulgarité des vraies lumières ». Vulgarité a ici un autre sens encore, hélas perdu, qui n’a rien de dépréciatif. La vulgarité des lumières, c’est leur diffusion hors du cercle étroit des philosophes

 

Sources : Dictionnaire de l’Académie, 7e édition, 1878 ; G. de Staël, De la littérature, considérée dans ses rapports avec les institutions sociales [1799), 2e édition, 1800, Paris, Maradan, t. 2, p. 50 et 242-246 ; Rétif de la Bretonne, Les Contemporaines, « Réponse aux critiques », t. V, 1780 ; Butot, Cours de morale fondé sur la nature de l'homme, Londres, 1789, t. 2, p. 9.

 

 

"Portraits de madame de Staël", 1808