Réaction fut d’abord un terme de physique. Quand le Dictionnaire de l'Académie française le définit en 1730 comme la « résistance du corps frappé, à l’action du corps qui le frappe. La réaction est toûjours égale à l’action » , elle fait explicitement référence à la troisième loi de Newton, dont les théories commençaient tout juste à pénétrer en France. D’Alembert confirme : « On ignorait que la réaction est toujours égale à l’action. C’est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l’un l’autre, sont exactement égales, mais s’exercent en sens contraires ». Montesquieu avait déjà transposé la notion dans le domaine politique : « Il peut y avoir de l’union dans un État où l’on ne croit voir que du trouble. Il en est comme des parties ce cet Univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres ». Rousseau fait de même quand il invite la Pologne à ne pas craindre d’éventuels agresseurs : « Tout l’art humain ne saurait empêcher l’action brusque du fort contre le faible ; mais il peut se ménager des ressorts pour la réaction, et quand l’expérience apprendra que la sortie de chez vous est si difficile, on deviendra moins pressé d’y entrer » (leçon que certaines puissances modernes auraient été bien inspirées de méditer).
Ce sont des exemples isolés. Ferdinand Brunot note que la vraie fortune politique de « réaction » dans son sens « moderne » date de la chute de Robespierre. En l795, le citoyen Fréron publie son Mémoire historique sur la réaction royale et sur les massacres du Midi. En 1798, l’Académie complète sa définition de 1730 : réaction « se dit figurément d’Un parti opprimé qui se venge et agit à son tour. Il faut dans un État, craindre les réactions des partis ». On remarque cependant que le mot n’impliquait pas un jugement de valeur et qu’il était encore ressenti comme une métaphore empruntée à la physique ; ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, puisque la réaction est désormais, toujours selon l’Académie, « par extension et péjorativement », l’ « action d’une mouvance, d’un parti qui s’opposent aux évolutions politiques ou sociales généralement conçues comme des progrès ».
L’Académie n’accueille « réactionnaire » que dans sa 7e édition de 1878, tant comme adjectif (« Un parti réactionnaire ») que comme substantif (« C’est un réactionnaire »). Mais, comme le note Brunot, ce mot « fait sur l’analogie de révolutionnaire » est beaucoup plus ancien. Le philologue date son apparition de mars 1796, quand, dans un discours au Conseil des Cinq-Cents, Maximin Isnard se justifie face aux soupçons de vouloir « pallier les crimes réactionnaires » (c’est-à-dire la terreur blanche). Trois mois plus tard, L’Historien publie la lettre d’un certain J. B. S. (Jean-Baptiste Say ?) au ministre de la police : « songez que la plupart des hommes qui vous entourent ont un intérêt puissant à vous présenter comme mouvement réactionnaire la tendance, les efforts de la vertu persécutée pour obtenir justice […] ».
Contrairement à réaction, qui a investi des domaines multiples (chimie, psychologie…) réactionnaire était et reste cantonné au domaine politique, avec une valeur strictement négative. Le réactionnaire, c’est l’autre. On peut se prévaloir d’être conservateur, pas d’être réac’.
Sources : Dictionnaire de l’Académie, 3e, 5e, 7e et 9e éditions (1730, 1798, 1878, 2024) ; D’Alembert, « Réaction », Encyclopédie, vol. XIII, 1765. – Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leurs décadence, 1734, chap. IX ; Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, 1772, chap. XII : Système militaire ; Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, des origines à 1900, t, 9 : La Révolution et l’Empire Armand Colin, 1937, 2e partie, « Nomenclature des partis », p. 843 ; Louis-Marie-Stanislas Fréron, Mémoire historique sur la Réaction royale et sur les massacres du Midi, Paris, Louvet et Lyon, Prudhomme, an IV de la république française. – Gazette nationale, 30 ventôse an IV (20 mars 1796). – L’Historien, n° 212 (20 juin 1796).
