lundi 5 août 2024

Franciades

« Les Jeux qui se sont tenus de 1796 à 1798 à Paris représentent une étape négligée de l’histoire de l’olympisme », affirmait récemment un historien du sport. « La première République, imprégnée de culture antique et d’idées nouvelles sur les bienfaits du sport, organisa pendant trois ans des jeux publics à Paris. » Passons sur la très anachronique idée que la Révolution aurait été sensible aux mérites de l’exercice physique gratuit, c’est-à-dire du « sport », mot qui n’existait pas alors. De tels jeux ont-ils vraiment été organisés ? Où ? Quand ? Quelle eût été leur nature ?

Certes l’article XVI du décret instaurant le Calendrier républicain en novembre 1793 prévoyait que « tous les quatre ans, ou toutes les franciades, au jour de la révolution, il sera célébré des jeux républicains en mémoire de la révolution française » ; mais cette idée était restée lettre morte, comme le déplore Jean Debry, quatre ans plus tard, devant le conseil des Cinq-Cents :

J’avais proposé au Conseil, lors de la signature des préliminaires de paix, en floréal dernier, la formation d’une commission qui vous présentât un projet de fête quinquennale pour célébrer le jour où le sang humain aurait cessé de couler sur le continent. Je réitère cette proposition ; je demande que la commission soit complétée, et qu’elle vous présente ses vues immédiatement après la décision du Corps législatif sur le traité qui lui est soumis.

On comprend que pendant quatre années de guerre ininterrompue le projet de jeux républicains n’avait pas été une priorité de la Convention puis du Directoire. Debry fait ici allusion aux préliminaires de paix du traité de Leoben d’avril 1797 et prend la parole quelques jours après la signature du traité de Campo-Formio (octobre 1797).

Les franciades (ou sans-culottides)  prévues par le décret de novembre 1793 devaient se tenir tous les quatre ans (à la manière des olympiades grecques) et plus précisément chaque année bissextile (comme nos jeux olympiques modernes). Il est étrange que Debry annonce une périodicité quinquennale. Il n’est désormais plus question de célébrer l’anniversaire de la Révolution mais l’avènement de la paix : la guerre sera remplacée par une manifestation pacifique, qui verra le triomphe de la France. Depuis sa retrait de Dux, le vieux Casanova dénonce ironiquement cette visée hautement politique :

Quelles fêtes ne pourra-t-on pas instituer pour faire que toute l'Europe y accoure. [Elles] inculqueront dans les esprits les principes de la bonne morale, et peu à peu à la fin tout le monde deviendra français.

Non seulement ces jeux n’eurent sans doute jamais lieu (l’abondante presse de l’époque n’en souffle mot) mais rien n’indique qu’il se serait agi d’épreuves physiques, ni même de compétition à la manière des jeux des Grecs ou du baron de Coubertin. La référence à l’agon grec n’est pas déterminante dans la conception révolutionnaire de la fête.

Dans sa Poétique des arts, le Lyonnais Jean-François Sobry (1743-1820), semble d’abord reprendre une vieille idée de Roger de Piles, qui consiste à attribuer aux peintres des notes de 1 à 20 dans les quatre domaines du dessin, du coloris, de la composition et de l’expression. Grâce à une « balance rectifiée », moins favorable aux coloristes, il parvient à un classement qui place Raphaël et Poussin premiers ex aequo avec 63 points, tandis que les 62 points de Lesueur lui valent la troisième marche du podium. Mais il finit par admettre la puérilité de sa tentative de quadrathlon de la peinture :

Aimons ce qui est beau, quand nous le voyons, sans nous embarrasser à le peser. Payons l’enthousiasme du talent par l’enthousiasme de l’estime ; et laissons les balances au marchand.

Dans un opuscule  intitulé Programme des jeux gymniques, le même Sobry imagine des jeux qu’il entreprend « de faire revivre et de nationaliser, en leur créant un point central à Paris » ; mais il condamne les pratiques sportives des Anglais, jadis célébrées par Voltaire en visite à Londres (« Je me crus transporté aux jeux olympiques »), et dont la mode avait envahi la France après la guerre de Sept ans :

On ne renouvellera point, parmi ces jeux, ceux que les mœurs françaises réprouvent, tels que le ceste, le pugilat, et tout ce qui porte un caractère de cruauté et de férocité […]. Nous laissons aussi aux Anglais leurs boxeurs, leurs combats de coqs, et même leurs courses méthodiques et minutieuses, dont des parieurs passifs sont les invisibles agents.

Si  les franciades de Paris 1796 avaient eu lieu, elles n’auraient pas eu grand-chose à voir avec Paris 2024, sinon sans doute l’ambition de faire de la capitale le centre du monde.

 

Sources : Jean-Yves Guillain, Le Monde, 25 juillet 2024 ;  Journal des débats et des lois, 5  brumaire an VI ; Jacques Casanova, À Léonard Snetlage, 1797, entrée « Sansculottide », p. 80-81 ; J.-F. Sobry, Poétique des arts, 1810 ; Roger de Piles, Cours de peinture par principes, 1708 ; J.-F. Sobry, Programme des jeux gymniques, brumaire an VI (nov. 1797), 39 pages ; Voltaire, Lettre à M. sur l’Angleterre, 1727.

 

samedi 3 août 2024

Commotion

Versailles, 1746 – Paris, 1790

 

En 1784, un certain François Philippe Gourdin, bénédictin de Rouen, écrit à l’académie de Lyon, dont il est membre correspondant :

 

Un jeune homme de ce pays-ci qui s’amuse à faire des expériences d’électricité, ayant chargé la bouteille de Leyde la fit décharger. Il a éprouvé le choc la commotion. Nous avons répété la même expérience en nous promenant dans la maison et nous avons éprouvé la commotion.

 

La rature est significative :  on cherche encore le mot propre pour désigner une sensation nouvelle. L’article défini est également important : la commotion (et non une commotion) renvoie à une expérience commune, une secousse initiatique éprouvée dans plusieurs cabinets d’amateurs à travers toute l’Europe.

Pour décrire la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, Louis-Sébastien Mercier emploie, métaphoriquement, la même expression :

 

Dans ce jour solennel, ce fut comme une expérience d’électricité. Tout ce qui touchait à la chaîne dut se ressentir de la commotion. (Nouveau Paris, 1798, chap. XIV)

 

Dans cet ouvrage, Mercier a recours 14 fois au mot commotion (vive, horizontale, verticale, diagonale, sanglante, politique, grande, terrible, désastreuse) pour décrire la ferveur révolutionnaire. 

Le mot « chaîne » renvoie explicitement aux expériences restées fameuses que l’abbé Jean Antoine Nollet avait menées à Versailles en mars 1746 : il s’agissait de faire sursauter une chaîne humaine grâce à l’électricité statique produite par la rotation d’un grand globe de verre. Les comptes rendus de cette expérience sont assez fantaisistes : ce sont tantôt 140 marquises, comtes ou duchesses,  tantôt 180 gardes royaux  qui sursautent en même temps devant la cour réunie. Un demi-siècle plus tard, c’est tout le peuple parisien qui est électrisé.

 

 

vendredi 8 mars 2024

Guillotine, guillotiner

 Neuwied, 1791

« Cette machine infernale a été inventée par un nommé Guillot », écrit Louis de Beauclair en 1796. « Instrument de supplice, inventé ou perfectionné par un médecin nommé Guillotin pour trancher la tête par une opération entièrement mécanique », croit pouvoir corriger le Supplément du Dictionnaire de l'Académie de 1798. On sait pourtant que le docteur Joseph Ignace Guillotin n’a ni inventé, ni perfectionné la guillotine, laissant ce dernier soin à son confrère Antoine Louis. Le 10 octobre 1789, il en a préconisé l’emploi devant ses collègues de l’Assemblée nationale, pour des raisons à la fois humanitaires et démocratiques. Il a échappé de justesse au rasoir national et a passé les vingt dernières années de sa vie à demander qu’on efface ce néologisme du vocabulaire officiel, ce que ses enfants eux-mêmes n'obtinrent pas (on leur suggéra de changer leur propre nom). Mais de quand date exactement le mot guillotine ? quand a-t-il supplanté les éphémères sobriquets de « louison » ou « louisette » ?

La guillotine fut employée pour la première fois, le 25 avril 1792 par le bourreau Sanson pour décapiter en place de Grève un criminel de droit commun :

Celui qui a étrenné la guillotine, perfectionnée par M. Louis, a refusé toute consolation spirituelle. Il a juré et tempêté à la vue de cette nouvelle machine dont les préparatifs sont horribles. Il s’appelle Jean Nicolas Pelletier.

Avant cette date, le mot est rare, mais on le rencontre dans un couplet satirique anonyme publié en juin 1791 par la Correspondance littéraire secrète de Louis Mettra :

Ma foi je suis content, pour plus d’une raison

Qu’on ait, disait Regnaud, détruit la pendaison :

Ce nom seul fait trembler : vive la Guillotine !

Fi donc ! répond Chabroud ; la vilaine machine !

Moi, je tiens à la corde, et je veux y tenir,

En dépit du décret, jusqu’au dernier soupir.

L. S. Mercier prétend que « cette invention qui, en dispensant de se servir de la main du bourreau, a multiplié les exécutions et a favorisé peut-être plus que tout le reste la sanguinocratie des deux épouvantables comités », a d’abord été appelée coupe-tête.

Guillotiner est plus tardif. Pendant quelques mois on eut recours à des périphrases telles qu' « envoyer à la guillotine » ; tandis qu’être guillotiné était « éprouver le sort de la guillotine », « mourir par la guillotine », « expier sous le fer de la guillotine », « périr sous le couteau de la guillotine ». Mais en novembre 1792, Mettra prédit que le roi sera : « guillotiné ou massacré dans sa prison ». Admis par l'Académie au titre des Mots nouveaux en usage depuis la Révolution, le verbe suscite un curieux commentaire de Casanova :

Ce n'est pas le mot Guillotine qui fait rire, mais guillotiner, et guillotinade. Rire et faire rire, est la marotte de la nation française ; mais est-ce un indice de débonnaireté ou de cruauté atroce d’un esprit qui s’égaie à l’aspect de tout ce qui fait frémir l’humanité ?

Le Courier français du 10 octobre 1792 avait placé guillotinade dans la bouche de François Chabot à la tribune de la Convention. En 1793 apparaît guillotineur : « nouvelle moisson pour la guillotine et les guillotineurs » (Correspondance secrète).

 

Sources : P. L. de Beauclair, Cours de gallicismes, Francfort, 1796, 3e partie, p. 236 ; Correspondance littéraire secrète, Neuwied sur le Rhin, 28 avril 1792, 11 juin 1791, 23 novembre 1792, 1er août 1793 ; L. S. Mercier, Le Nouveau Paris, 1798, chap. 88 ; Jacques Casanova, docteur en droit de l’université de Padoue, À Léonard Snetlage, 1797; Courrier français, 10 octobre 1792

 

Révolutions de Paris, n° 185, janvier 1793