samedi 19 août 2023

Télégraphe

Juillet 1793

Des mots de la Révolution française, on ne retient trop souvent que les ultima verba, ceux, authentiques ou apocryphes, que l’on prononce sur l’échafaud (de l’héroïque « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine », au pathétique « Encore un moment, monsieur le bourreau »). Et on néglige les premiers mots, tels ceux que, le 12 juillet 1793, le télégraphe optique de  Chappe transmit en 11 minutes, de Ménilmontant à Saint-Martin du Thertre (val d’Oise), à 8 lieues et demie de là :

Daunou est arrivé ici. Il annonce que la Convention nationale vient d’autoriser son comité de sûreté générale à apposer les scellés sur les papiers des députés.

À quoi fut aussitôt répondu par le même canal :

Les habitants de cette belle contrée sont dignes de la liberté, par leur respect de la Convention nationale et de ses lois

Ce jour-là, les commissaires du Comité d’instruction publique chargés d’apprécier la rigueur et la célérité de l’invention du citoyen Chappe se distinguèrent plus par l’opportunisme politique que par leur sens de la formule. On conviendra que le laconique et prosaïque premier message d’Alexandre Graham Bell, le 10 mars 1876  (« Mr Watson, come here. I want you. ») était mieux conçu pour passer à la postérité.

En cet été 1793, le procédé auquel Chappe travaillait depuis 1790  (voire depuis son enfance, dit la légende qui rapporte que le jeune Claude s’amusait déjà à échanger des messages cryptés avec ses frères) était parvenu « au degré de perfection dont il est susceptible » et Lakanal prédisait au thélographe, « la plus importante des découvertes du dix-huitième siècle »

une grande utilité dans une foule de circonstances et surtout dans les guerres de terre et de mer, où de prompte communications et la rapide connaissance des manœuvres peuvent avoir une grande influence sur la succès.

Contrairement à celle des frères Montgolfier quelques années plus tôt, l’utilité de l’invention de Chappe ne fut pas longtemps mise en doute : en août 1794, les victoires des armées de la République parvinrent en une heure à la Convention depuis Le Quesnoy et Condé-sur-l’Escaut, ce qui fournit à Bertrand Barère l’occasion d’un parallèle entre la manière dont les Républicains accordent des encouragements aux sciences et aux arts et le froid dédain des monarchies et des académies pour les inventions utiles, longtemps traitées de ridicules avant d’être essayées.  

Comme la guillotine avec laquelle il partage, outre une certaine parenté de forme, un souci d’efficacité et de vitesse, le télégraphe est une invention révolutionnaire, dans les deux sens du terme. C’est pourquoi les adversaires de la Convention montagnarde s’attachèrent à en minimiser l’importante. Peltier n’est nullement impressionné : « cette avidité curieuse est au contraire la meilleure preuve de la faiblesse d’un gouvernement prêt à accueillir tous les charlatans », assure-t-il. D’ailleurs « le Télégraphe est connu depuis deux mille ans, proposé sous le maréchal de Bellisle, proposé par Linguet » ; et les Anglais eux aussi revendiquent l’honneur de cette découverte, invoquant les expériences philosophiques présentées par Robert Hook devant la Royal Society en 1684.

« De ce moment il ne reste à Mr. Chappe que le mérite de l’exécution », conclut Joseph Servan depuis son exil suisse. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Apollinaire regrettait qu’on ait oublié jusqu’au nom de la géniale invention de Clément Ader (« Français, qu'avez-vous fait d'Ader l'aérien ?/ Il lui restait un mot, il n'en reste plus rien ») ; mais le mot télégraphe, dont on ne sait pourtant qui au juste l’inventa, ni quand reste attaché au nom de Chappe, promu « ingénieur thélégraphe », plus solidement encore que celui d’avion à son créateur.

 

Sources : J. Lakanal, Rapport à la Convention nationale, 26 juillet 1793, in Journal de l’Instruction publique, n° 2 ; J. G. Peltier, Tableau de l'Europe, t, 1, 1794 ; Gazette de Leyde, 5 septembre 1794 ; Ph. Guilbert et J.-M.-A. Servan, Correspondance entre quelques hommes honnêtes, ou Lettres philosophiques, politiques et critiques…, t. 1, novembre 1794, 3e lettre, p. 45-65, 79-80 ; G. Apollinaire, « L’avion », 1910.

 

dimanche 13 août 2023

Anarchiste

Paris, février 1792

Si le journaliste a existé avant le journalisme, l’anarchie a précédé l’anarchiste. En effet Richelet connaît l'anarchie, qui « se dit lorsqu’il n’y a personne qui commande absolument » (1693), tandis que Furetière rappelle que pendant la Ligue, faute de chef véritable, « la France fut dans une longue anarchie ». Mais chez l’un comme chez l’autre, point d’anarchiste. De même, dans les Reflections on the Revolution in France d’Edmund Burke (1790) : anarchy sans anarchists. Le mot, que le Supplément du Dictionnaire de l’Académie n’admet toujours pas en 1798, a pourtant fleuri sous l’Assemblée nationale législative, au printemps 1792.

L’Ami des patriotes ou le défenseur de la constitution est alors rédigé par l’avocat Michel Regnaud, ancien député qui, à la différence de son ami André Chénier, survivra à la Terreur et deviendra comte d’Empire. En février 1792, le journal dénonce les membres d’un directoire secret des Jacobins qui prétend

déjouer l’odieux complot qui se formait pour rendre à l’assemblée sa dignité, à ses travaux leur utilité, à la constitution sa force, aux anarchistes leur espoir, aux agitateurs leur crédit, aux talents et à la probité leur influence.

Si l’on comprend bien ce paragraphe ironique, anarchiste est alors un mot nouveau (en italique) qui appartient au vocabulaire des Jacobins (les futurs Girondins Brissot, Vergniaux, Pétion…) pour désigner leur adversaire du moment : le Club des Feuillants, ou Amis de la Constitution (de septembre 1791), auquel Regnaud appartient. Les anarchistes ne sont donc nullement des excités de l’extrême gauche mais des modérés qui, après Varennes, espèrent encore sauver la monarchie.

En novembre de la même année, le Mercure français constate que les lieux les plus agités du territoire national sont ceux où les denrées sont les plus abondantes ; que le peuple est tourmenté par des craintes chimériques. Les causes du mécontentement sont

dans le crime de ceux qui font des exportations frauduleuses, dans cette foules d’anarchistes qui se répandent dans tous les lieux, maîtrisent les marchés, et par d’extravagantes déclamations égarent un peuple bon et crédule ; enfin dans ces hommes qui calculent sur le malheur d’autrui.

On voit renaître le même genre de théorie du complot que lors des crises frumentaires de 1775 et 1789, où l’anarchiste a remplacé l’accapareur et l’affameur, respectivement, dans le rôle d’un ennemi d’autant plus inquiétant qu’il n’a pas d’identité précise.

En janvier 1793, L’Ami des lois de Jean-Louis Laya connaît un succès de scandale. M. de Forlis, le héros de la pièce, dénonce ces hommes « Qui, du retour de l’ordre en secret consternés, / De qui le rétablit sont les ennemis nés ». Les montagnards de la Commune de Paris se reconnaissent et font campagne pour la fermeture du théâtre. Mais Forlis a un autre adversaire, M. de Versac, monarchiste « sans règle et sans frein », à qui il reproche « D’être ne France, plus royaliste que le roi. Piqué, Versac répond :

Fort bien ! je vous comprend : ce nom de royaliste

Est un terme poli qui veut dire anarchiste ?…

Les anarchistes sont de tout bord. La confusion terminologique règne. Même si la Révolution française a connu des anarchistes authentiques et convaincus (les « Enragés », tel Jacques Roux), ceux-ci ne se disaient pas anarchistes. Il fallut attendre les théoriciens du XIXe siècle de l’anarchisme (Proudhon, Bakounine) pour qu’anarchie cesse d’être seulement synonyme de désordre social.

 

Sources : L’Ami des patriotes ou le Défenseur de la Constitution, n° 21 du 25 février 1792 ; Mercure français, par une Société de Patriotes, n° 45 du 10 novembre 1792, p. 107 ; L’Ami des lois, comédie en cinq actes, en vers. Représentée par les Comédiens de la Nation le 2 janvier 1793. Par le Citoyen Laya.

 

 

samedi 5 août 2023

Journalisme

 C’est peut-être à Pierre Bayle que l’on doit l’invention du mot journaliste, dans sa préface au premier volume des Nouvelles de la république des lettres, en mars 1684.

Mais quand même les Auteurs des Journaux tâcheroient de ne se pas rencontrer, il seroit impossible qu’ils ne parlassent pas quelquefois d’un même Livre. Car il y a des Ouvrages très-curieux qui viennent en même temps à la connoissance de plusieurs Païs Etrangers, et alors chaque Journaliste se hâte d’en faire mention, sans attendre qu’il ait appris si les Auteurs des autres Journaux l’ont laissé passer, ou s’ils en ont inséré le plan dans leurs Nouvelles. [Nos italiques]

Dès lors on parlera du « journaliste de Hollande » (1686), du « journaliste d’Amsterdam » (1695), du « journaliste de Parme » (1686), du « journaliste de Paris » (1707), pour éviter de nommer, respectivement, Claude Jordan, Jean Tronchin du Breuil, l’abbé Francesco Nazzari (rédacteur du Giornale de’ letterati) ou l’abbé Jean-Paul Bignon (rédacteur du Journal des savants). En effet « journaliste » est généralement employé dans un contexte polémique. Le propre du journaliste est de critiquer les livres qui paraissent ; tandis qu’on nomme gazetier celui qui s’occupe de nouvelles politiques (même s’il peut y avoir cumul et confusion des fonctions).

Le mot journalisme est plus tardif et reste rarissime tout au long du XVIIIe siècle. En 1710, Nicolas Gueudeville, rédacteur de l’Esprit des cours de l’Europe, déclare qu’ « il ne [lui] appartient pas d’ouvrir les cabinets des princes (heureuse vocation qui n’est donnée qu’au grand Héros du Journalisme) ». Gueudeville désigne ici Claude Jordan, désormais rédacteur de La Clef du Cabinet des princes. En 1730, dans sa feuille périodique intitulée Critique désintéressée des journaux littéraires, François Bruys déplore le « Journalisme » du style de l’auteur de l’Histoire militaire du prince Eugène, entendant par là une énumération trop scrupuleusement exacte d’événements présentés chronologiquement. Ce sont là les deux premières occurrences, mais aussi deux emplois que l’on peut qualifier d’improprement modernes puisque c’est, faute d’un autre mot, le travail du gazetier qui est décrit, et non celui du critique littéraire. Pour dire la même chose, Voltaire préfère d’ailleurs parler de « style de gazette ».

Avant 1789, le seul auteur à employer fréquemment et rigoureusement le mot « journalisme » est Louis Sébastien Mercier. « Celui-là avait bien raison, qui a dit le premier, qu’une bonne injure est toujours mieux reçue et retenue, qu'un bon raisonnement ; voilà la Théorie du Journalisme tracée en deux mots », écrit-il en 1778 dans De la littérature et des littérateurs. Le 6 juin de la même année une lettre de Mercier au Journal de Paris s’en prend à La Harpe, coupable d’avoir, en le citant, falsifié les passages, mutilé les phrases : « c’est une ressource du Journalisme, mais il l’emploie trop fréquemment ». Quelques mois plus tard le premier volume du Tableau de Paris dénonce les « demi-auteurs » : « Voués au Journalisme, ce mélange absurde du pédantisme & de la tyrannie, ils ne seront bientôt plus que satyriques, et ils perdront avec l’image de l’honnête, le moral des idées saines ».

C’est à partir de 1790 que « journalisme », cessant de s’appliquer à la seule presse littéraire, devient un mot courant, surtout dans la presse de droite, qui en dénonce les liens consubstantiels avec le nouveau système. Dans les Actes des Apôtres, Jean-Gabriel Peltier constate que « toute la caste écrivante s’est occupée de la révolution » : « le journalisme est devenu la base de l’égalité littéraire ». Il reproche à ses confrères d’avoir mis leur plume au service d’une illusion. Il promet un nouveau journal qui ne se contentera pas de se traîner « à la suite des événements du jour » : « un journal d’anticipation » qui annoncera les succès de la Révolution avant même qu’ils ne se produisent et dispensera ainsi les lecteurs « de lire d’autres feuilles, grandes et petites, que la nôtre précédera ».

Si, comme nous l’avons vu, journalisme n’est pas un mot nouveau en 1789, c’est néanmoins un mot de la Révolution, que Mercier accueille comme tel en 1801 dans sa Néologie.

 

P. Bayle, Nouvelles de la république des lettres, Amsterdam, Henry Desbordes, mars 1684 ; N. Gueudeville, L’Esprit des cours de l’Europe, t. XIX, Amsterdam, mai-août 1710, p. 243 ; F. Bruys, Critique désintéressée des journaux littéraires, La Haye, Van, Lom, 1730, p. 163 ; L. S. Mercier, De la littérature et des littérateurs, Yverdon, 1778, p. 67 ; repris dans Tableau de Paris, chap. CCCLI : « Querelles littéraires » ; L. S. Mercier, Tableau de Paris, 1re partie, Londres, 1781, p. 148 : « Des demi-auteurs » ; J. -G. Peltier, Les Actes des apôtres, Paris, t. XII, chap. 172, 1790 ; L. S. Mercier, Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux, Paris, Moussard et Maradan, 1801, t. 1.

 


vendredi 28 juillet 2023

Ludique

Paris, septembre 1791

Ludique : « terme proposé par M. Claparède pour servir d’adjectif correspondant au mot jeu » (Bulletin de la Société française de philosophie, 1910, p. 186). Emboîtant sans tarder le pas du psychologue et pédagogue genevois, les chercheurs en sciences humaines adoptèrent avec enthousiasme ce dérivé savant du latin ludus. Et chacun de parler d’« activité ludique », de « fonction ludique », de « caractère ludique ». Aujourd’hui, l’adjectif a glissé dans le langage courant ; dépourvu de tout sens technique, c’est souvent un simple synonyme de récréatif, divertissant, amusant.

Mais, sans rien enlever au mérite d’Édouard Claparède, il convient de signaler que la toute première occurrence du terme remonte au XVIIIe siècle. Il est né en 1790 sous la plume du journaliste royaliste Jean-Gabriel Peltier, fondateur des Actes des apôtres, qui l’insère dans la livraison n° 170 de sa feuille. Ludique y est deux fois associé à « révolution », et une fois à « système ». Curieuse et provocatrice combinaison du sérieux politique et du plaisant qui ne doit pas surprendre, car contrairement à la presse progressiste, souvent grave et austère, la presse contre-révolutionnaire se montrait volontiers inventive, ironique et… ludique.

Un exemple parfait de ce style est l’Adresse à l’assemblée nationale, où Peltier propose un projet de réforme de « nos jeux de société, qui tendent à perpétuer les vieilles idées de l’aristocratie », et particulièrement des échecs, « inventés par des aristocrates* grecs ». La France, récemment divisée en départements par les décrets des 15 janvier et 26 février 1790, ne ressemble-t-elle pas à un échiquier mal dessiné ? Mimant le zèle révolutionnaire, Peltier entend continuer la réforme en développant la métaphore jusqu’à l’absurde.

Je voudrois, messieurs, que dorénavant tout échiquier fût, comme le vôtre, de quatre-vingt-trois cases, & que celle du milieu fût la maîtresse case, la municipalité par excellence. Ce seroit son nom. La reine, je n’ai pas besoin de le dire, & la motion est ajournée aux Jacobins, ne doit plus être une piece de l’échiquier. Elle embellissoit jadis la cour d’un roi, assez embellie aujourd’hui par les pions citoyens. Les bastilles & les châteaux ont été démolis, & vous sentez que je rase avec vous les tours. Ces cavaliers, gardes fideles de leur roi, ayant été civiquement massacrés, votre indulgence pour les patriotes massacreurs, me les dénonce comme dangereux ; je les réforme donc sans pitié. Restent les pions, les fous & les rois, & je composerai de ces pièces seules mon système ludique.

Jointe à la révolution politique, cette « révolution ludique… formera un tout aussi plaisant qu’utile ». La troisième occurrence de l’adjectif est en italique afin de souligner le néologisme :

Telle, est MM., l’esquisse la plus simple de ma réforme des jeux. Un plan immense se déploie à mes yeux, et la rapidité de vos exemples peut seule m’enhardir à mettre au jour mon systême complet de révolution ludique.

La réforme proposée par Peltier ne fut pas adoptée par les « pousseurs de bois » du café de la Régence, et, contrairement à la plupart des néologismes de la Révolution, ludique est un (triple) hapax, resté sans écho pendant plus d’un siècle.

 

Sources : Édouard Claparède, Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale [1905], 2e édition Genève, Kündig, 1909, p. 85, 111, 123, 131 ; J.-G. Peltier, Les Actes des apôtres, N° 170, septembre 1791, p. 9, 10, 12.


Jean-Gabriel Peltier (1760-1825)

vendredi 21 juillet 2023

Aristocrate

Paris, 1771

« Ah ! ça ira », cet air révolutionnaire, si entraînant qu’on le joua en prairial an VI pour stimuler l’ardeur de Hanz et Parkie, les deux éléphants neurasthéniques du Jardin des Plantes, est né au printemps 1790, dans une version bon-enfant remplacée dès l’automne par des couplets moins amènes, dont la fameuse injonction : « les aristocrates à la lanterne », qui exprimait un ressentiment ancien dans des termes inédits.

La langue française connaissait depuis longtemps aristocratie (« gouvernement où le pouvoir est exercé par plusieurs personnes considérables »), aristocratique, et même aristocratiquement ; la lanterne éclairait les rues de Paris depuis belle lurette ; mais l’aristocrate était une nouveauté. Beaumarchais le remarque : « Je donnerai deux mille écus à celui qui prouvera que j’aie eu la moindre liaison avec aucun de ceux qu’on désigne aujourd’hui sous le nom des aristocrates » (« Requête à la Commune », 1789, nous soulignons) ; la Correspondance secrète déplore elle aussi la mode du mot : « Aristocrate est devenu une expression banale et d’un sens si indéfini que deux partis opposés s’en servent réciproquement entr’eux l’un contre l’autre, comme du non plus ultra d’invectives » (27 mars 1790).

Ce substantif était apparu quelques années plus tôt. Le Dictionnaire de l’abbé Féraud relève les trois premières des rares occurrences prérévolutionnaires.

* ARISTOCRATE, s. m.. Membre ou partisan du gouvernement aristocratique. Ce mot est nouveau et il a besoin du sceau de l’usage. « Le peuple en corps peut abuser de la souveraineté ; des Aristocrates peuvent en abuser aussi. Moreau. » « C’est en calomniant les classes inférieures de la Nation (anglaise) que nos Aristocrates justifient et soutiennent les panégyriques tant multipliés en faveur de l’anarchie. Linguet. » « Des Aristocrates, des Souverains devoient-ils écouter ces pressentiments pusillanimes ? Le même. »

Les trois citations donnée par le lexicographe marseillais méritent qu’on les examine. Les deux dernières proviennent des tomes IV et V (août 1778- mai 1779) des Annales politiques, le journal de Linguet alors exilé à Londres, ce qui suggère que le mot est peut-être une importation anglaise. La première, la plus ancienne, provient d’un pamphlet intitulé « La tête leur tourne », publié anonymement en 1771 en défense de la réforme Maupeou, que Féraud attribue à Jacob Nicolas Moreau, qui figurait dans la bibliothèque de Voltaire et qui pourrait bien être de la main de… Linguet.

 

Sources : Le Patriote français de Lemaire, 20 prairial an VI ; Mercure de France, 6 novembre 1790 ; Gunnar von Proschwitz, Introduction à l'étude du vocabulaire de Beaumarchais, 1956 ; Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787 ; Simon Linguet, Annales politiques, civiles et littéraires, t. IV, 1778, Avertissement, p. 17, et t. V, 1779, n° 37, p. 278.

 

Parkie et Hanz

dimanche 16 juillet 2023

Humoriste

Strasbourg, 1793

« Humoriste, emporté, fou, sot, atrabilaire ! » Lisette, soubrette d’une comédie de 1789, n’insère pas arbitrairement un intrus dans son portrait du maître de Frontin. En effet, l’adjectif humoriste se dit alors « dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » loin de l’acception actuelle du substantif :

« HUMORISTE nom. XVIIIe siècle. Emprunté de l’anglais humorist, de même sens. Personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines. » (Dictionnaire de l’Académie, 9e édition).

Jusqu’en 1935 l’Académie s’en était tenue à la définition qu’elle avait donné en 1762.

Sous la Révolution, l’humoriste reste celui dont le comportement est dicté par l’humeur, qui surprend par des réactions capricieuses. Par exemple, l’héroïne de Saint-Flour et Justine, un roman publié en 1792 par le marquis de Fortia d’Urban, s’étonne de la réaction d’un séducteur dépité : « Flavicourt me quitta : je demeurai toute étonnée. Mais après un moment de réflexion, j’attribuai cette étrange morale & le ton brusque, humoriste, avec lequel il l’avait débitée, à son attachement pour moi ».

En 1795, le Dictionnaire de Snetlage est le premier dictionnaire de langue française à rendre compte de la double dimension de l’adjectif : noire et gaie. L’humoriste peut être capricieux et sombre, ou plaisant et spirituel.

HUMORISTE. adj. de t. g. Celui, qui a beaucoup d’humeur soit bonne, soit mauvaise, soit gaieté d’humeur, qui se manifeste par des saillies d’esprit et un torrent de paroles piquantes ou la bonne plaisanterie, soit humeur sombre et recueillement profond, qui se prononce souvent par un Silence expressif ou une couple de paroles d’un grand sens.

Dans cet article très développé, Snetlage insiste sur l’influence étrangère, attestée par deux dictionnaires bilingues :

Les Français ont donc fait enfin l’acquisition d’un adjectif, qui répond assez bien à ce que les Allemands expriment par launigt et les Anglais par Houmor [sic], quoique le substantif humeur sans y joindre un adjectif convenable ne rende pas entièrement ce que les premiers appellent Laune et les Anglais houmor.

Cet adjectif se trouve déjà effectivement dans le Dictionnaire de de la Veaux, mais seulement dans le sens borné de launisch. Le Dictionnaire le plus récent, celui de Strasbourg, 1793, qui rend le mieux l’acception, qu’on donne aujourd’hui aux mots en France, ajoute expressément la signification de launigt, oder Laune habend. On dit aujourd’hui : un homme humoriste. Un trait humoriste. Un ouvrage rempli de traits et de pensées humoristes. Des saillies humoristes (launige Einfülle).

L’adjectif a disparu des dictionnaires récents (au profit d’humoristique, qui ne peut s’appliquer à une personne). Quant à l’humoriste, il se définit aujourd’hui moins par son caractère ou par son humeur, que par sa profession.


Sources : Louis Jean Baptiste Étienne Vigée, L'Entrevue, 1789 ; Snetlage, Nouveau dictionnaire français, 1795 ; Jean-Charles Thibault de Laveaux, Dictionnaire français-allemand et allemand-français, [1784-1785], 3e éd., Berlin, 1790 ; Nouveau Dictionnaire allemand-français et français allemand à l’usage des deux nations, [1762, 1774], 3e édition plus perfectionnée que les précédentes, Strasbourg, Amand König, 1782 ; nous n’avons  pas trouvé l’édition de 1793 citée par Snetlage.

 

  

« A Sphere Projecting against a Plane », 

caricature de James Gillray, 1792

mercredi 28 juin 2023

Exaspéré

Encore un mot que l’Académie admit tardivement, en 1798 ; comme verbe actif (exaspérer, « c’est aigrir, irriter à l’excès. Cet ouvrage l’a fort exaspéré ») et comme participe (« Je l’ai trouvé fort exaspéré »). Dérivé du latin exasperare (rendre rude, donner de l’aspérité) exaspérer est ancien. Cotgrave l'accueille et le définit (« to exasperate, to provoke »), mais Miège le juge bientôt obsolète ; et il avait en effet à peu près disparu, victime du purisme du XVIIe siècle, et cantonné au domaine médical (« les narcotiques exaspèrent la maladie »), et n’est entré dans l’usage courant qu’au début de la Révolution. Toujours à l’affût des nouveautés lexicales, Leonard Snetlage a bien repéré celle-ci, et associe sa fortune au contexte révolutionnaire :

 

Exaspérer. v. a. Erbittern. Ce terme qui ne se trouve pas dans le Dictionnaire de l’Académie et qui passe pour vieilli dans tous les autres, est rendu à la vie pour exprimer toute l’amertume de l’âme pénétrée des maux de la vie. (Exaspérer la misère du Peuple en haussant les prix des subsistances à un taux excessif.)

Exaspération. s. f. L’assiette d’une âme exaspérée… (Dans cette exaspération des esprits on continue de brûler les châteaux et les archives dans les Provinces).

Exaspéré, ée. part. : (Mon âme est exaspérée de tous les maux qu’elle a endurés. Le Peuple avait l’âme exaspérée de tous les maux qu’il avait soufferts.)

 

Est exaspéré celui qui est poussé à bout. L’exaspération se distingue de la colère en ce que la seconde peut être soudaine, tandis que la première est le résultat d’un processus, plus ou moins long. On pourrait donc penser l’exaspération plus justifiée, moins irrationnelle que la colère. Schwann donne le même exemple que Snetlage : « le peuple avait l’âme exaspérée de tous les maux qu’il avait soufferts ». En 1785, Mirabeau avait déjà salué « la constance d’un peuple ameuté et exaspéré par les rigueurs de la tyrannie ».

 

À l’automne 1789, le comte de Lally-Tollendal reprend le mot dans un écrit dirigé contre le même Mirabeau, lequel vient d’ériger la délation en vertu révolutionnaire :

 

C’est lorsque le peuple exaspéré n’est plus maître de lui, c’est lorsqu’on peut faire assassiner un homme en disant qu’il est accapareur de blés, ou brûler sa maison en l’appelant aristocrate, qu’il faut être plus difficile en preuves, et plus sobre de dénonciations.

 

Pour Lally, provisoirement réfugié en Suisse, un peuple exaspéré est un peuple malade dont on exploite cyniquement les passions.

 

Sources : Randle Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues, 1611 ; Guy Miège, A Dictionary of Barbarous French, Londres 1679 ; Mirabeau, Entretiens d’un jeune prince avec son gouverneur, Londres, 1785, t. III, p. 173 ; Trophime Gérard de Lally-Tollendal, Observations sur la dénonciation de M. le comte de Saint-Priest par M. le comte de Mirabeau, Paris, Desenne, 1789, p. 45 ; cité par l’Année littéraire, 1789, tome VII, p. 165 ; et le Mercure de France, n° 51, 19 décembre 1789 ; Leonard Snetlage, Nouveau Dictionnaire français…, 1795 ; C. F. Schwann, Supplément…, 1798.

 

 

Le comte de Mirabeau, dessiné par Jean-Urbain Guérin