samedi 2 mars 2024

Ramification

Paris, 1789

La 4e édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) ne connaît qu’un sens figuré, anatomique : « distribution d’une grosse veine ou artère en plusieurs moindres qui en sont comme les rameaux ». La 5e (1798) ajoute une autre métaphore : « divisions nombreuses d’une science qu’on analyse, qu’on classifie ». La 6e (1835) remarque que le mot est peu usité dans son sens propre de « production de rameaux, disposition des branches », mais qu’en revanche ramification « se dit quelquefois en parlant d' une conspiration, d' un complot. Les ramifications de ce complot s' étendaient fort loin. »

Les événements de 1789 ont certainement contribué à la naissance de ce dernier usage, qui s’éloigne du champ scientifique pour dire l’étendue inquiétante, la prolifération incontrôlée, la complication néfaste d’un phénomène politique ou social.

Mais dès 1788, Joseph Ludwig Nikolaus, comte de Windisch-Graetz, dans ses Objections aux sociétés secrètes, écrites en français, s’inquiète du danger que représentent les sociétés secrètes qui se multiplient en Europe, même celles qui prétendent rendre les hommes plus heureux qu’ils ne sont. La passion du bien public « est la plus belle de toutes les passions humaines, quand elle est éclairée ; mais comme elle l’est rarement, elle est aussi la plus dangereuse ; elle est une ramification du Fanatisme. » Certes les moines sont souvent des intrigants fanatiques, mais du moins on en connaît le nombre et on les reconnaît à leur robe, tandis que les membres des sociétés secrètes sont des ennemis invisibles. La littérature commence d’ailleurs à faire son miel de cette sourde menace. En 1797, Pauliska ou la Perversité moderne de Révéroni Saint-Cyr met en scène ce qui est peut-être la premier exemple d’une organisation criminelle transnationale, dotée d’une antenne dans toutes les capitales.

En 1789, le Procès-verbal des derniers États généraux tenus aux enfers, pamphlet de Jean-Baptiste Hélie, curé grenoblois, analyse l’équilibre des pouvoirs politiques dans la France du xviiie siècle. Les parlements ont été réformés et  doivent être conservés, car eux seuls peuvent

mettre un frein au despotisme ministériel, et bannir une aristocratie d’une nouvelle espèce, qui, sans être précisément l’ancienne aristocratie féodale, en était une ramification d’autant plus dangereuse, que les aristocrates s’étaient multipliés en proportion de la facilité avec laquelle, depuis plus de deux cents ans, la noblesse s’acquérait en France.

La ramification (au singulier) est le mouvement lent et irréversible par lequel un mal identifié fait place à ce qui ne constitue nullement un progrès, mais une forme diffuse, insaisissable du même mal (le fanatisme, le despotisme).

Dénoncer la ramification, c’est faire l’éloge d’une simplicité idéale et perdue, quitte, comme Jean-Baptiste Duvoisin dans La France chrétienne, juste et vraiment libre (toujours en 1789), à filer une métaphore quelque peu paradoxale, puisqu’elle convoque le modèle du corps humain, dont le dictionnaire nous a appris qu’il est l’organisme ramifié par excellence.

Une constitution monarchique n’est pas nulle pour n’être point compliquée. L’organisation du corps humain se perfectionnerait-elle, supposé qu’on y multipliât la ramification des fibres, ou que le rayonnement des esprits vitaux y devînt plus sensible ? N’ayons pas l’imprudence de mépriser les constitutions simples.

 

Sources : Joseph Nicolas Windisch-Graetz, Objections aux sociétés secrètes, 1788, Londres, 1788, p. 43 ; Jean-Baptiste Hélie, Procès-verbal des derniers États généraux tenus aux enfers, 1789, p. 46 ; Jean-Baptiste Duvoisin, La France chrétienne, juste et vraiment libre, 1789, p. 159. 

 

                        

    Encyclopédie, Planches, vol. 1, 1762               Encyclopédie, Prospectus, 1750

vendredi 12 janvier 2024

Épuration

 Paris, août 1791

Au xviiie siècle, à en croire le Dictionnaire de l’Académie, on épurait déjà beaucoup : non seulement le sirop et l’eau bourbeuse (en la filtrant avec du sable), mais la langue (pour la rendre plus pure et plus polie) et le goût (pour le rendre plus sûr et plus délicat). On pouvait même épurer un auteur (en retranchant de ses œuvres ce qui s’y trouvait d’obscène ou de trop libre) ; et épurer le théâtre, en écrivant des pièces où rien ne blessât la pudeur. On épurait encore son cœur en en chassant les sentiments contraires à la religion et aux bonnes mœurs.

L’Académie ne connaissait pas le substantif, trop technique : on ne parlait guère d’épuration qu’en chimie ou en médecine : épuration du charbon de bois ; épuration du vin (dont on se demande si elle l’affaiblit et l’évente ou le rend plus gai et plus léger) ; épuration des humeurs (dont on s’accorde à penser qu’elle suscite des crises salutaires, mais dont comme on ne sait si l’opium l’empêche ou la facilite). Globalement et dans tous les domaines, l’épuration était une bonne chose.

Il faut attendre la Révolution pour que l’épuration prenne un goût amer, en même temps que son sens moderne : « Action d’expulser d’une organisation, d’une administration, d’une entreprise, d’une profession, etc., une catégorie d’adhérents ou d’agents jugés indésirables ou indignes. » 

Il semble que la libido epurandi ait commencé au sein même des sociétés révolutionnaires, et plus précisément de celle des Jacobins, menacée de disparition à l’été 1791 :

Cette société est tombée en discrédit ; elle a même désespéré de pouvoir se relever. Plusieurs de ses membres ont été d’avis d’abandonner le champ de bataille ; mais le plus grand nombre a opiné pour l’épuration de ses membres gangrenés

écrit alors la Correspondance littéraire secrète. La métaphore est clairement médicale. Au printemps 1792 l’épuration touche l’armée : « Il fallait qu’une épuration se fit dans l’armée française. Elle était utile aux soldats eux-mêmes, comme à la révolution. ». Épuration sans douleur puisque les officiers suspects ont d’eux-mêmes décidé de suivre « les vices qui fuyaient à Coblence ».

Le mouvement est désormais enclenché. La Convention épure l’administration. Le décret du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) charge les représentants du peuple dans les départements « d’achever sans délai l’épuration complète des autorités constituées » (Sur le mode de gouvernement provisoire et révolutionnaire, section IV).  Les citoyens concernés peuvent encore espérer en être quitte pour une simple révocation. Mais quand il s’agit de l’épuration des prisons, Jean-Baptiste Carrier donne au mot un sens plus radical, comme en témoigne l’interrogatoire d’un de ses séides en octobre 1794 :

Le président : De qui aviez-vous reçu l’ordre d’épurer les prisons ?

Goullin :  C’est Carrier qui nous en a fait l’injonction la plus expresse.

Le président : Mais cette épuration ne s’est faite, et n’a pu se faire que sur les listes de proscription remises par le comité à Carrier, qui pourrait seulement y avoir donné son assentiment.

Goullin : C’est Carrier qui a dirigé cette épuration des prisons, & qui nous a désigné les brigands pris les armes à la main. 

Le xxe siècle a achevé d’ôter à l’idée d'épuration toute gaieté et toute légèreté. Sous Vichy, le journaliste collaborationniste et antisémite Armand Bernardini crée l’expression « épuration ethnique »  (L’Ethnie française, juillet 1941) ; trois ans plus tard, à la Libération, «  l’épuration », tout court, fut le nom donné exutoire peu glorieux.

 

Sources :  Dictionnaire de l’Académie, 4e édition, 1762 ; Nicolas de la Mare, Traité de la police, 1729 ; Correspondance littéraire secrète, 20 août 1791, p. 267 ; Journal politique, ou Gazette des gazettes, 27 mai 1792, p. 21 ; Procès-criminel des membres du Comité révolutionnaire de Nantes, Paris, Toubon, an III, p. 35-36.

 

 

vendredi 29 décembre 2023

Capitaliste

Politicopolis, février 1790

Capitaliste n’est pas un mot de la Révolution. Le Robert historique de la langue française le date de 1755, au sens de « personne riche, en possession d’un capital », mais dès l’année précédente, le Nouveau Dictionnaire franco-suisse de François-Louis Poëtevin avait été plus précis : « Capitaliste, s. m., der baar Geld und Vermögen hat und von Renten leben kan ». Le capitaliste n’est pas simplement riche : il a suffisamment d’argent et d’actifs pour ne pas travailler. En 1766, le Journal de l’agriculture propose une autre distinction. Il existe des mauvais capitalistes :

Un paysan devenu riche est aussi nuisible à sa patrie, en la privant des bons laboureurs qu’elle aurait trouvés dans ses enfants, qu’un gros capitaliste l’est à la société, lorsqu’après avoir retiré tous ses fonds du commerce, il achète une charge, qui diminue dans sa personne le nombre des contribuables aux charges publiques.

Mais il y en a de bons, qui investissent utilement leurs fonds dans le commerce. Le mauvais capitaliste est le « gros » capitaliste qui cesse de l’être, le capitaliste repenti, en quelque sorte. En 1770, Turgot affirme clairement le rôle essentiellement bénéfique du capitaliste, qui « doit être considéré comme marchand d’une denrée absolument nécessaire à la production des richesses, et qui ne saurait être à trop bas prix ». Pas question, donc, pour les physiocrates d’imposer les revenus du capital : « Il est aussi déraisonnable de charger son commerce d’un impôt que de mettre un impôt sur le fumier qui sert à engraisser les terres ». Hume (cité par Ducloz-Dufresnoy) va dans le même sens : « le capitaliste ressemble à l’arrosoir du jardinier : il puise dans le réservoir du maître pour fertiliser chaque plante ; il rassemble les eaux pluviales pour les dispenser dans les jours de sécheresse… »

On voit que le sens de « personne qui possède un capital et le fait produire » n’est nullement moderne. Il est aussi ancien que le mot, lequel n’était pas pris en mauvaise part. Ce qui est moderne, en revanche, ce sont les connotations péjoratives qui lui furent attachées au moment de la Révolution et dont il ne s’est jamais défait.

Le mot était trop récent en 1762 pour que le Dictionnaire de l’Académie l’accueillît dans sa quatrième édition. En 1792 un Nouveau Dictionnaire français, « composé sur le Dictionnaire de l’Académie française, enrichi d’un grand nombre de mots adopté depuis quelques années » propose une définition où, sous une apparente neutralité, pointe pour la première fois un soupçon de critique :

Capitaliste, sub. Celui ou celle qui a des capitaux considérables et qui les fait valoir dans les places de commerce. Riche capitaliste. Ce capitaliste est un usurier.

L’Académie reprendra à peu près la définition et les exemples en 1798, en précisant « ce capitaliste est un franc usurier ». En 1793, Billaud-Varenne prend le contre-pied du fumier de Turgot et de l’arrosoir de Hume, pour proposer une tout autre métaphore agricole :

Le capitaliste est nécessairement, ou avare ou prodigue. Dans la première hypothèse, il enterre son or et tarit ainsi les sources vivifiantes de la circulation ; ou bien s’il fait valoir son argent sur la place, c’est à des conditions qui deviennent ruineuses pour tous ceux qui ont quelques rapports d’affaires avec lui. […] Il semble voir ces insectes voraces, qui, s’attachant au tronc d'un arbre, parviennent insensiblement à le dessécher.

Le capitaliste est en outre un mauvais patriote, un lâche qui doute de la Révolution et ne participe pas à l’économie républicaine, car « Pitt entretient la peur des avares et des capitalistes par des fausses nouvelles ».

Dès le printemps 1790, la définition Louis Nicolas Chantreau (souvent attribuée à L. S. Mercier) avait sérieusement écorné la figure du bon capitaliste :

Capitaliste : ce mot n’est guère connu qu’à Paris et dans quelques villes de France. Il désigne un monstre de fortune, un homme au cœur d’airain, qui n’a que des affections métalliques. Il n’a point de patrie, il est domicilié sans être citoyen […] Ainsi que des Arabes du désert qui viennent de piller une caravane, enterrent leur or, de peur que d’autres brigands ne surviennent, ainsi les capitalistes ont enfoui notre argent ; oui, enfoui sans ressource, perdu, mort.

Aujourd’hui encore, alors que le capitalisme règne en Occident, rares sont ceux qui s’avouent capitalistes ; et il n’y a pas de « Parti capitaliste » (sauf semble-t-il en Norvège et en Afrique du Sud).

 

Sources : François Louis Poëtevin, Nouveau Dictionnaire franco-suisse, Basle, 1754 ; Journal de l’agriculture, juin 1766 ; Turgot, « Réflexions sur la formation et la distribution des richesses », Éphémérides du citoyen, 1770, p. 164-165 ; Charles Nicolas Ducloz-Dufresnoy, Observations, 1790, p. 15 ; Nouveau Dictionnaire françois […], Paris et Lyon, chez J. B. Delamollière, 2 t., 1792. ; Jacques Nicolas Billaud-Varenne, Les Éléments du républicanime, 1793, I, p. 63 ; Journal général de la guerre, 13 août 1793 ; Louis Nicolas Chantreau, Dictionnaire national et anecdotique, pour servir à l’intelligence des mots dont notre langue s’est enrichie depuis la révolution, avec un appendice contenant les mots qui vont cesser d’être en usage, et qu’il est nécessaire d’insérer dans nos archives pour l’intelligence de nos neveux, Politicopolis, 1790 (définition partiellement citée par L. S. Mercier, Néologie, 1801).

 

 

mercredi 27 décembre 2023

Abus

 Paris, janvier 1794

 

« Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue – frappait par sa différence avec les objets environnants. […] De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti :

La guerre c’est la paix

La liberté c’est l’esclavage

L’ignorance c’est la force »

Dès les premières pages de 1984, George Orwell indique que la question de la langue sera au cœur de son ultime livre, publié en 1949, un an avant sa mort. Un appendice placé à la suite du roman résume les principes exposés dans la onzième édition du « dictionnaire novlangue ».

Orwell n’a sans doute pas lu le Dictionnaire néologique de Louis Abel Beffroy de Reigny, dit le Cousin Jacques, dont le premier tome parut en 1801. Dans sa « Courte introduction », l’auteur affirme en avoir eu l’idée « dès les premiers jours de la Révolution », et qu’il n’a cessé de le remanier pendant dix ans à mesure que les mots apparaissaient et changeaient de sens. Les entrées « Abus » et « Abus des mots » figurent dans le premier tome :

Abus. De tous les termes usités, celui d’abus est précisément celui dont on a le plus abusé ; et l’abus qu’on en a fait, est lui-même un abus détestable. Il fallait dit-on réformer les abus de l’ancien régime […]

Abus des Mots. Jamais il n’a été si loin, depuis l’origine du monde. Mais avec un nouveau Dictionnaire fait exprès, qui expliquerait que liberté a voulu dire esclavage, qu’humanité a voulu dire barbarie, que vertu a voulu dire crime, etc. on aurait le mot de l’énigme, et la nouvelle langue serait très facile à retenir.

Quoiqu’alors toujours vivant, puisqu’il ne mourut qu’en 1841, Bertrand Barère a lui aussi les honneurs de ce ce premier tome. Un très curieux article condamne l’ancien rapporteur du Comité de salut public : « Tout le monde connaît les motions incendiaires de Barère, les principes d’énergumène qu’il a si souvent proclamés à la face de la France entière », ses « phrases adroites et terribles ont frappé des milliers d’innocents » ; avant de plaider pour la réhabilitation d’un homme qui peut encore « honorer et servir son pays » : « tu redeviendras humain, secourable, sensible, vertueux ». Le discours de l’ « aimant et charitable » Barère devant la Convention, le 3 pluviôse an II, définissant la « guerre de la liberté », aurait eu sa place dans le roman d’Orwell, dans la bouche d’Emmanuel Goldstein peut-être :

Il faut la paix aux monarchies, il faut l’énergie guerrière à la république. Il faut la paix aux gouvernements de l’Europe, il faut la fermentation révolutionnaire à la république. La mort vaut mieux qu’une paix honteuse et insuffisante. Une guerre désastreuse vaut mieux qu’une paix factice. Voilà le mandat patriotique que les républicains sincères, et les amis sincères de la liberté nous ont donné.

Car la guerre, c’est la paix, et la défaite, c’est la victoire.

 

Sources : Nous citons 1984 dans la traduction d’Amélie Audiberti de 1950, et non celle de Josée Kamoun (2018), chez qui « newspeak » devient « néoparler ». – Il y a un doute sur la date de publication des 3 tomes du Dictionnaire néologique des hommes et des choses […]. Le premier parut sans doute dans les premiers jours de 1801 puisque le Mercure de France en fait une critique élogieuse le 16 pluviôse an IX (5 février 1801). Le second fut lui aussi publié à Paris chez Moutardier. Le troisième est daté de 1802, à Hambourg, et s’arrête au milieu de la lettre C. La suite ne parut jamais, victime de la censure du Consulat. Le manuscrit même en semble perdu. – Journal général de la guerre, Bruxelles, 29 janvier 1794.

 


dimanche 10 décembre 2023

Muscadin

 Paris, septembre 1793

Muscadin est un de ces « mots enfantés par la Révolution », que dénonce la presse réactionnaire de l’époque. Le terme lui-même n’était pourtant pas récent : il existait au sens de « petite pastille à manger » (1747), emprunté de l’italien moscardino, lequel désignait une « pastille parfumée de musc » et, par métonymie, « une personne parfumée, élégante ».

En français, le mot est étroitement lié à la jeunesse dorée, dont François Gendron avance qu’elle fut « le principal outil de gouvernement des Thermidoriens et le moteur politique de la Réaction ». Le muscadin est un « jeune fat, d'une coquetterie ridicule dans sa mise et ses manières », dit Le Petit Robert. L’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie insiste sur le contexte politique : muscadin « s’est dit particulièrement, après le 9 Thermidor, de jeunes gens qui, par leur mise, voulaient afficher leur rejet des idées révolutionnaires ».

L’accoutrement inouï de jeunes gens principalement issus de la bourgeoisie parisienne entendait être une protestation infraverbale contre l’austérité des mœurs jacobines, dans les rues, mais aussi dans les théâtres. Si le muscadin est bien un produit de la Convention montagnarde, le mot reste rare dans la presse de 1793 et désigne généralement toute personne soupçonnée de royalisme :

Le muscadin qui a favorisé la prise du général Nicolas, pris à son tour, arrive à Paris pour être livré au tribunal révolutionnaire. (Gazette générale de l’Europe).

Il faut attendre 1795, pour trouver, dans la Quotidienne du 14 avril 1795, une définition qui associe précisément le vestimentaire et le politique, :

Muscadins : Ainsi étaient appelés les hommes qui avaient des culottes et un pourpoint, par ceux qui portaient des pantalons et des carmagnoles. L’expression ayant pris ensuite de la marge, quiconque parlait français, ou ne sentait ni la pipe, ni le rogomme, était un muscadin bafoué et outragé par les bacchantes répandues et payées, pour cet effet, dans tous les quartiers de la ville.

On note que le journal emploie l’imparfait, pour signaler qu’il s’agissait déjà d’une mode révolue.

En 1796, outre muscadin, Snetlage enregistre deux nouveaux verbes : muscadiner et démuscadiner, illustrés par deux citations en français dont nous n’avons pu déterminer l’origine : « Le temps viendra bientôt où on cessera de muscadiner » et démuscadiner : « La Convention nationale employera toutes ses forces pour démuscadiner le jeunesse de Paris ». Les moyens envisagés pour cette rééducation ne sont pas spécifiés.

Le phénomène se prolongea et s’amplifia sous le Directoire, avec les Incroyables et les Merveilleuses, mais il avait alors largement perdu son sens politique.

 

Sources : Charles Le Roy, Traité de l’orthographe française en forme de dictionnaire, 1747 ; F. Gendron, La Jeunesse sous thermidor, 1983 ; Gazette générale de l’Europe, n° 932, 13 septembre 1793, p. 2 ; La Quotidienne ou Le Tableau de Paris, n° 55, 14 avril 1795, p. 4 ; Leonard Snetlage et Friedrich La Coste, Neues deutschesfranzösisches Wörterbuch, Leipzig, 1796.

 

 

jeudi 2 novembre 2023

Communisme

 Paris, 1797

De Thomas More à Sade (l'île de Tamoé), en passant par l’Histoire des Sévarambes, l’abolition de la propriété privée est courante dans les descriptions de sociétés idéales. Les Utopiens de More portent le produit de leur travail dans un magasin commun qui leur fournit ce dont ils ont besoin. La communauté des biens et diverses formes de vie collective continuent à être des idées centrales des utopies des Lumières, tandis que Jean Meslier (1664-1729), curé d’Étrépigny, dénonce l’abus que constitue « l'appropriation particulière que les hommes se font des biens et des richesses de la terre, au lieu qu'ils devraient tous également les posséder en commun et en jouir aussi également tous en commun ».

Mais les mots « communisme » (ou « comunisme ») et « communiste » n’apparaissent qu’en 1797 sous la plume de Restif de la Bretonne, dans la 18e partie de Monsieur Nicolas.

En quoi consisterait le communisme, ou la communauté ? A mettre en commun, dans chaque Cité, toute la surface de la Terre, pour être cultivée par ceux [que] l’Arrangement social ci-après aura dévolus à ce travail ; A mettre en comun tous les produits, tant des champs des vignes, des prairies, des bestiaux de toute espèce : que les produits des metiers, des arts et des sciences : Desorte que Tout le monde travaillât, come On travaille aujourd’hui, et que Chaqu’un profitât du travail de Tous ; Tous du travail de Chaqu’un : A mettre de-même en comun, les maisons. […]. De-même, à mettre en-comun les Enfans, qui tous recevraient la même éducacion dabord […]

Pour Monsieur Nicolas le communisme a existé dans les premiers temps de la fondation des sociétés humaines, quand les hommes étaient « encore républiquains et communistes », mais est désormais impossible :

Je sais bien qu’il est inutil de prêcher aux Homes le Communisme : Hâ ! trop de passions s’y oposent ! Les Meneurs du Genre-humain, les Égoïstes, les Riches, tous les Vicieus, ont trop d’intérêt à l’empêcher, pour que jamais il puisse se realiser ! Un Dieu ne l’établirait pas.

La page de titre du tome huit de Monsieur Nicolas affirme : « Ma Politique est principalement l’Histoire de ce qui vient d’arriver parmi Nous, pendant la Revolucion », mais est-il encore possible, sous le Directoire, de croire que la Révolution répond aux espoirs du Manifeste des Égaux ?

Plus de propriété individuelle des terres, la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.

 

Sources : Thomas More, De optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia, 1516 ; Denis Vairasse, Histoire des Sévarambes, 1679 ; D.A.F. de Sade, Aline et Valcour, 1795 ; Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, II, p. 60-61 (manuscrit considérablement édulcoré par Voltaire sous le titre Testament du curé Meslier) ; Nicolas Edme Restif de la Bretonne, Monsieur Nicolas ; ou le cœur-humain dévoilé. Publié par lui-même, tome 8, mars 1795, p. 4326-4327 et 4386-4388 ; Sylvain Maréchal, Manifeste des Égaux, 1796

NB : le substantif « communiste » est antérieur à 1797, mais dans le sens juridique de co-bénéficiaire d’un chose commune (Claude François Brohart, Observations sur l’édit des hypothèques du mois de juin 1771, 1779)

 

mercredi 1 novembre 2023

Caste

Paris, 1789

Une recherche en ligne sur le mot « caste » dévoile une pléthore d’images de triangles segmentés en strates colorées, associées à diverses régions du monde. Des perspectives sociologiques utilisent les mêmes triangles pour mettre en évidence la nature hermétique des frontières qui séparent les différentes classes sociales. « Caste » appartient à la même famille que le verbe « châtier », lui-même issu du latin castigare, signifiant « corriger », dans le but de rendre quelque chose ou quelqu’un « pur » et « irréprochable ». La notion de pureté, présente aussi bien dans « chaste » que dans « caste » est centrale ; c’est d’elle que procède l’exclusion.

Emprunté au portugais casta  en 1659, « caste » n’est pas à proprement parler un mot de la Révolution. Il se rencontre fréquemment dans la littérature de voyage, notamment en référence à l’Inde, comme le souligne Prévost :

Caste, s. f. Nom que toutes les relations donnent aux races, ou aux tribus, dans lesquelles sont divisés les idolâtres des Indes orientales. La Caste des Bramines.

Coste d’Arnobat insiste sur l’impitoyable rigidité du système : « Un Indien sans caste, en un mot, semble ne plus appartenir à l’espèce humaine ».

Mais c’est en janvier de cette même année 1789 que « caste » trouve une application politique en France même, dans une note de bas de page du pamphlet Qu’est-ce que le Tiers-État ?, où l’abbé Sieyès justifie l’expression « la Caste des Nobles » :

C’est le vrai mot. Il désigne une classe d’hommes qui, sans fonctions, comme sans utilité, & par cela seul qu’ils existent, jouissent de privilèges attachés à leur personne. Sous ce point de vue, qui est le vrai, il n’y a qu’une Caste privilégiaire, celle de la Noblesse. C’est vraiment un peuple à part, mais un faux peuple, qui ne pouvant, à défaut d’organes utiles, exister par lui-même, s’attache à une Nation réelle, comme ces tumeurs végétales, qui ne peuvent vivre que de la sève des plantes qu’elles fatiguent et dessèchent […].

Dès lors, le mot, cessant d’être ressenti comme une métaphore exotique, et envahit le vocabulaire politique (en concurrence avec classe, dont les connotations sont moins négatives). Ainsi Louis-Marie Prudhomme, à propos des bâtards légitimés de Louis XIV :

Il résulte donc de ces principes que la famille royale est une caste séparée du souverain, choisie par lui, et du consentement libre de cette caste, pour fournir un roi à l’état. Une corrélation positive est entre tous les membres de l’un et de l’autre sexe de cette caste, relativement à l’état […].

Ou encore Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, à propos des droits des protestants :

C’est ainsi, Messieurs, qu’en France, au dix-huitième siècle, on a gardé la maxime des temps barbares, de diviser une nation en une caste favorisée, et une caste disgraciée ; qu’on a regardé comme un des progrès de la législation, qu’il fût permis à des Français, proscrits depuis cent ans, d’exercer leurs professions, c’est-à-dire, de vivre, et que leurs enfants ne fussent plus illégitimes.

Dans une France plus démocratique, « caste » demeure un outil linguistique commode et puissant pour dénoncer l’inégalité de l’origine sociale des détenteurs du pouvoir politique.

 

Sources : Antoine François Prévost, Manuel lexique, ou dictionnaire portatif des mots français dont la signification n’est pas familière à tout le monde, 1750 ; Pierre Nicolas Coste d’Arnobat, Voyage au pays de Bambouc, suivi d’observations intéressantes sur les castes indiennes, 1789, p. 83 ; Emmanuel Joseph Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ?, 1789, p. 12 ; Les Révolutions de Paris, n° 85, 19-26 février 1791, p. 320 ; Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne, Discours à l’Assemblée nationale, 23 août 1789 ; Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, 1989.